La journée d’un scrutateur…

Isoloirs2
Il n’y a pas de public et pas de votants dans les bureaux de vote avant l’ouverture. Tant mieux. Dimanche dernier, dans le mien c’était plutôt tendu et le ton est très vite monté. Affrontement verbal à propos d’affiches déchirées, vieilles rancœurs, pratiques dérisoires et nouvelles dénégations innocentes. Je crois que c’est là que j’ai pris la mesure de l’enjeu. Déjà les consignes pour tenir un bureau de vote ne sont pas encourageantes, ne pas quitter l’urne des yeux, compter les enveloppes, toujours compter et surveiller, se surveiller, suspecter et surveiller ? Une anti-leçon de démocratie. Je pensais que cela n’était vrai que dans les films ou dans d’autres pays que l’on nous montre du doigt en se demandant s’ils sont prêts à entrer dans la cour des grands pays de droit… Et puis il faut bien tenir ensemble une journée, le ton se calme, la froideur remplace doucement la tension. Tiens, c’est vrai qu’on avait appelé ça guerre froide. Et puis petit à petit encore au fil des heures, un peu de vie et d’humanité arrive à s’insinuer dans le bureau 57 de Fontenay-sous-bois où je suis assesseur.

Entrecoupé de recours au code électoral, je pensais que ce gros livre rouge n’était là que parce que c’était obligatoire, mais non, on l’ouvre, on le consulte, on argumente. Qui doit garder les clés de l’urne, quelle répartition. C’est vrai aussi que cela aide à occuper les moments creux. On vote par tranche d’âge, les plus vieux le matin, les plus jeune le soir, un creu l’après-midi, surtout un jour de Fêtes des Mères et de Roland Garros cumulés ! Mon secteur m’est présenté comme « de droite » par la présidente du bureau. C’est effectivement un des jolis quartiers de Fontenay, avec ses belles allées de villa début du siècle, toits à la Mansart, verrières colorées et vérandas attendant l’été.

C’est amusant d’être dans un bureau de vote, un peu indiscret. On voit les gens que l’on croise parfois dans la rue, on découvre leur adresse, il faut bien vérifier l’identité, et avec l’adresse le lieu de naissance. Déjà les noms, une France franco-française ? Peut-être mais vraiment de loin ! Budapest, Toronto, la Belgique, Port-aux-Prince, Coventry, Miami, Casablanca, Amsterdam, les Français ne sont pas tous nés ici !

Les rites du vote sont tous différents, on vote sérieusement ou en riant ; elle sourit timidement, c’est mon premier vote ! On vote en famille, je les reconnais, j’ai déjà vu un fils ce matin, je vois le père et un deuxième fils, et la mère aussi cet après-midi, et pour ne pas se sentir trop seul en ce moment à la fois solennel et banal, on est venu avec les voisins, et ça y est, c’est la queue devant l’urne. Mais, on est en France tout de même, il faut bien signaler aux resquilleurs qu’il y a un sens. Au pardon, je n’avais pas fait attention. Mais parfois on est si important que malgré les remontrances on s’obstine. Et oui, ces français plus importants que les autres, je travaille moi, je vote moi !

Est-ce que mon mari a voté ? Non, madame, je n’ai pas le droit de vous le dire, désolé. Et un autre assesseur de réclamer d’un seul coup le contrôle des papiers d’identité, ça y est, le changement de vice-président a relancé les tensions, ça se calmera dans un moment. Visite de contrôle, le matin, tout est en ordre, l’accès pour les handicapés? La rampe, là-bas… Et visite d’un villiériste l’après-midi, sérieux, et méfiant, on ne sait jamais… Un gamin s’est jeté sur l’urne et a voulu en actionner la petite manette magique qui ouvre la trappe pour laisser tomber les bulletins. Incident en perspective, la manette active aussi un compteur, témoin de la cohérence des chiffres de votants et de bulletin, garant de l’absence de bourrage… Explication au père un peu dépassé, et à l’enfant pas trop concerné. Personne n’a rien vu, l’incident est clos…

Et puis elle arrive, un peu âgée, pas très assuré, pas très convaincue. Je n’avais pas vu qu’elle était accompagnée. L’ennui de l’après-midi a soudain été rompu par un désordre dont la confusion s’est matérialisée doucement. Montrer sa carte, prendre une enveloppe, prendre un bulletin, et un autre. Pourquoi je dois prendre tout ça ? Mais madame, il faut prendre tous les bulletins, et ensuite allez dans l’isoloir. Non, je ne veux pas entrer là, dans ce machin. Elle s’anime, s’énerve. La vieille dame devient moins timide, et plus déterminée. Entrez dans l’isoloir intime la présidente qui devant le désordre a quitté son urne. Elle tente de pousser la dame, qui s’accroche à l’entrée devant le rideau de plastique beige. C’est quoi d’abord, c’est nouveau, il n’y en avait pas l’an dernier… Rires et agacements, il n’y avait pas d’élection l’an dernier madame, mais ce sont des isoloirs, il y en a toujours eu ! Non, non, non. Et puis je mets quoi dans l’enveloppe ? Non pas ça, un bulletin… Lequel alors ? Le hasard donnera un oui, la présidente magnanime lui explique qu’elle n’aurait pas dû voir le bulletin glissé dans l’enveloppe surtout que ce n’est pas ce qu’elle soutient… La dame vote. Elle est un peu originale aussi dans sa démarche et ses vêtements. Son amie, ou plutôt sa voisine, la reprend et la raccompagnera sans doute. Elle est sortie.

Tout de même il y en a qui ne sont pas gênées ! Le bureau s’offusque et s’amuse, entre rire et condamnation. On ne devrait pas laisser voter des gens aussi pénibles, elle faisait vraiment n’importe quoi. Elle ne sait même pas ce que c’est un isoloir, c’est dire.

Je suis effondré, je pense à ma mère. Je leur dis, soyez indulgent, c’est ça la maladie d’Alzheimer…

Autre texte à propos de la maladie d’Alzheimer. Et aussi

A propos parisbanlieue

Qui a peur du Grand Paris ? le journal d’un « desperate banlieusard » continue, malgré la difficulté à se faire entendre. Déceptions et frustrations, paralysie du jeu politicien droite-gauche et refus de construire une métropole unifiée et solidaire au-dessus du périphérique. En regardant le Petit Paris de Bertrand Delanoë, et la région immobile de Jean-Paul Huchon en passant par la préfectoralisation de la région-capitale par le gouvernement Sarkozy, Paris est sa banlieue entame sa saison 3… à suivre ;-) Sinon, quand je ne m'occupe pas de Ville et de banlieue ou de Grand-Paris, je suis chargé de la gouvernance web et du 2.0 dans une grosse boîte...
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