Le 15 à Benghazi

« C’était le moins que l’on pouvait faire. » Pendant ces longues minutes, 10 minutes, 15 ou plus peut-être, où se répétaient comme un disque rayé les 10 premières notes de la Lettre à Elise, interrompues par un message me demandant de patienter, musique obsessionnelle dans le mauvais film de cette soirée de vendredi 10 août, je ne pouvais pas chasser de ma tête ces quelques mots. « C’était le moins que l’on pouvait faire », avait déclaré le porte-parole de l’Elysée David Martinon, une semaine plus tôt dans le Parisien du 3 août pour justifier que « la seule contribution française porte sur la mise en fonctionnement de l’hôpital de Benghazi dans lequel seront soignés les enfants malades. »

Ce vendredi soir, une voix finit par me dire que de toute façon SOS médecin ne vient pas à Châteauneuf de Gadagne, ni au Thor d’ailleurs. Elle me dit que non, il n’y a pas de médecin de garde, et me conseille d’appeler le 15. Le 15, on l’a déjà appelé. Le 18 aussi, et les pompiers sont venus. Ce sont eux qui ont appelé le 15 pour parler à un médecin. Les pompiers ne sont pas médecins, mais ils ont été très gentils avec ma mère, qui a accepté qu’ils s’occupent d’elle. Ma mère est tombée, elle a fait un malaise. La journée a été dure, une nouvelle crise avec ma sœur. La maladie d’Alzheimer détruit autant l’entourage que les malades. Les malades sont hyper sensibles, ne raisonnent plus mais réagissent. Et le déni de maladie empêche les autres, en face, de bien réagir. Donc une nouvelle crise, de nouveaux affrontements, de nouveaux cris, de nouveaux pleurs. C’est ça aussi Alzheimer. L’après-midi se passe à peu près bien, et puis le soir, c’est une nouvelle crise. Les repas sont des phases délicates, le plan de table pour éviter que les regards se croisent. Mais ma mère ne veut pas dîner. On l’installe de l’autre côté de la porte vitrée. La crise monte, se prépare, fermente. Mon père essaie de la raisonner. Comment expliquer qu’Alzheimer tue la raison ? La crise éclate. Crise de tension ? Les pompiers vont mesurer une tension anormale. Ma mère s’écroule, je comprends le cliché pantin désarticulé en la voyant sur le sol, il faut l’allonger. Pendant un long, si long moment, j’ai l’impression qu’elle va passer dans mes bras. Des spasmes, tétanie des membres, les mains, les pieds qui se secouent. Les yeux qui se révulsent, partent dans le vague, le regard qui s’éteint. Qu’est-ce qui m’arrive murmuré dans un souffle, puis le regard qui part, loin. Maman, tu m’entends, ça va aller. Et les secousses recommencent, et les yeux s’éteignent encore. Les pompiers sont partis. Elle continue. Alors SOS médecins, le médecin de garde, le 15, tout essayer encore. Fais le 112, me dit ma cousine, je crois que c’est un autre service. En fait, le 15, le 18, le 112 sont tous dans la même pièce, l’un en face de l’autre m’explique une voix à l’appareil. Finalement le médecin du 15 me prend au téléphone. Les spasmes continuent, les pompiers ne m’avaient pas parlé de ça, je vais essayer d’envoyer une équipe. L’équipe arrivera très tard, elle était sur une autre intervention et vient directement. Ma mère va mieux, la tension est tombée. Le médecin interdit qu’elle participe à la réunion de famille où mon père voulait l’amener le lendemain. Il a fallu un avis médical pour lui faire comprendre. Alzheimer et le déni de maladie, c’est dur à vivre. Ma mère ne sait pas qu’elle a eu un malaise, elle ne sait pas qu’elle est tombée, que les pompiers sont venus et que le SAMU vient de partir. Tu as faim ? Oui, un peu. Tiens, mange un peu, ça te fera du bien. Nous allons rentrer, j’embrasse ma tante, la sœur de ma mère. C’est la seule d’une fratrie de 4 que la maladie a épargnée.

Il est 1h00 du matin. Je croyais habiter un pays moderne, équipé, avec des services, mais ce soir là, cela fait près de 4 heures qu’à 12 kilomètres à peine d’Avignon, j’ai l’impression d’être en Libye. Vous savez, la prochaine fois, on ne reviendra pas, c’est exceptionnel, dit la jeune femme médecin du 15. La prochaine fois, la quelle, celle de trop ? SOS médecin s’arrête à 4 kilomètres de là, et la description du malaise n’y fait rien. La région est riche, mais il n’y a pas de médecins de garde, les répondeurs renvoient tous sur le 15 ou sur SOS Médecin ! Bien sûr j’aurais pu appeler une ambulance, emmener ma mère aux urgences, la laisser attendre sur un brancard dans un couloir d’hôpital pendant des heures, comme je l’avais déjà fait pour ma grand-mère, à Paris pourtant ! Alors je pense à cette phrase de Martinon, « c’était le moins qu’on pouvait faire »…


Antony and the Johnsons, Hope there’s someone

A propos parisbanlieue

Qui a peur du Grand Paris ? le journal d’un « desperate banlieusard » continue, malgré la difficulté à se faire entendre. Déceptions et frustrations, paralysie du jeu politicien droite-gauche et refus de construire une métropole unifiée et solidaire au-dessus du périphérique. En regardant le Petit Paris de Bertrand Delanoë, et la région immobile de Jean-Paul Huchon en passant par la préfectoralisation de la région-capitale par le gouvernement Sarkozy, Paris est sa banlieue entame sa saison 3… à suivre ;-) Sinon, quand je ne m'occupe pas de Ville et de banlieue ou de Grand-Paris, je suis chargé de la gouvernance web et du 2.0 dans une grosse boîte...
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