Cinq ans après, Clichy la gêne, Clichy la honte, Clichy l’espoir

Mise à jour du 1er novembre 2010 *

Depuis le début de la semaine, on parle de la banlieue dans les médias, et on en parle beaucoup. La réforme est passée, quelques manifs de traîne, la place est libre, il faut meubler. Libération se fend d’un numéro double, avec un spécial Clichy dans lequel est encarté le numéro normal, 12 journalistes y sont restés pendant plusieurs semaines, il faut bien rattraper le temps perdu… Même Fadela Amara que l’on croyait déjà bien loin du Gouvernement est réapparue. Ce matin, elle était dans mes écouteurs sur Europe 1 sur mon chemin vers le RER. Elle était déjà dans Le Parisien samedi dernier, autant qu’en un an d’ « action » de la secrétaire d’Etat à la ville… 5ème anniversaire de la mort des deux jeunes de Clichy-sous-bois et des émeutes qui ont suivi, embrasant les « banlieues » pendant trois semaines. Il y a cinq ans, cinq ans déjà ou cinq ans seulement ?

La même question revient sous la plume ou au micro de chacun : qu’est-ce qui a changé en cinq ans. Rien, c’est le constat partagé, ou si peu. C’est vrai, à Clichy, il y a beaucoup de chantiers, la (re)construction avance, mais le taux de chômage lui ne s’arrange pas, il y a enfin un commissariat, qu’on n’a pas eu le temps de finir en cinq ans, comme l’impossible procès après la mort des deux jeunes, mais lui on n’a pas eu le temps de le commencer, chaque tentative est battue en brèche, cette fois, le parquet fait appel du renvoie en correctionnelle des deux policiers. Et puis à Clichy, il y a des chômeurs, plein, mais toujours pas d’agence de Pôle Emploi (d’un autre côté, ça ne fait peut-être pas une grande différence…)

Mais surtout il y a une chose qui n’a pas changé : le regard sur cette « banlieue ». Un des sujets à la mode, ce sont les « fixeurs ». Car lorsqu’on va dans cette banlieue, le travail est difficile peut-on lire, et pour se faire ouvrir les portes et parler aux bons interlocuteurs il faut des fixeurs, comme à Bagdad ou à Kaboul. Est-ce à dire que Clichy-sous-bois c’est un peu Bagdad ou Kaboul ? C’est dangereux et on ne peut pas y aller. Y a-t-il d’autres types de quartiers où il faut des fixeurs ? Dans le 7ème arrondissement de Paris ou à Neuilly, ou même dans le 93, au Raincy limitrophe de Clichy ? Est-il impossible ou risqué d’aborder les gens là-bas ? A Neuilly oui, à Clichy non ?

Mais peut-être aussi, plutôt que des fixeurs, il faudrait y aller plus souvent, sur le terrain, de l’autre côté du périphérique, dans cette autre partie de la France, où on ne trouve pas facilement Le Monde ou Libération. Il faut avoir la pratique et les méthodes de trop rares journaliste, comme un Luc Bronner du Monde. Et pas comme ces journalistes que je avais rencontré lors de l’installation de Paris-Métropole, symboliquement à Clichy et qui avouaient y venir pour la première fois, alors qu’ils couvrent le sujet du Grand-Paris (au sens de la métropole pas seulement du métro).

Pourtant il y a quelque chose qui a changé : Clichy-sous-bois est devenu Clichy la gêne. Désormais rien ne sera plus comme avant. Clichy rendu visible par le drame des deux jeunes, et par les émeutes empêche de détourner le regard : on fait dans le symbolique, on crée une commission dans Paris-Métropole co-présidée par le maire de Neuilly-sur-Seine et celui de Clichy-sous-bois. Dans tous les projets de rocade de métro de banlieue, le passage par Clichy est une figure obligée, même les architectes avec leur projet sur l’A86 qui ne passe pas par Clichy, font une dérivation via Clichy. Pas par Villiers le Bel ou par Grigny ? Non par Clichy, Clichy la gêne, le caillou dans la chaussure qui empêche la métropole de marcher, Clichy la gène la petite plaie qui ne cicatrise pas et laisse une vilaine plaie qui défigure la ville lumière. Clichy la gêne, c’est un peu notre honte collective. Mais c’est la honte collective une fois par an. Claude Dilain, le maire de la ville, a beau s’exprimer régulièrement pour tirer le signal d’alarme sur les banlieues, on ne l’écoute pas. Les micros ne se tendent vers lui qu’en octobre, le 27 exactement;

Une fois de plus, Paris est sa banlieue reprend son discours désespéré. Il faut unifier les villes, créer des métropoles (ré)unifiées et solidaires, faire disparaître la notion de banlieue, faire disparaître cette discrimination et ces ghettos, physiques et mentaux, faire rentrer les quartiers dans le droit commun, pour qu’ils ne soient plus des zones de non-droit, pas au sens sécuritaire de Nicolas Sarkozy, qu’ils ne soient plus des zones d’exception, où les journalistes ne pensent pas pouvoir travailler sans fixeurs, où les trafics explosent faisant de l’économie parallèle la seule source de revenus et d’emplois directement accessible, des zones où on ne sait pas aller, parce qu’il n’y a pas de moyens de transports, des zones où de toute façon on n’irait pas, parce qu’il n’y a rien à faire ou à voir. Des zones où comme le rappelle Claude Dilain aujourd’hui, on peut craindre des explosions de violence, mais surtout comme le maire de Clichy lance un cri d’alarme une nouvelle fois, des zones où l’on s’abstient à 70% comme à Clichy-sous-bois, pour l’instant, avant que d’autres types de votes ne se développent. Comment rendre à Clichy et à tous les Clichy de France, un égal accès tout simplement au droit commun, comme le réclame les élus de l’association Ville & Banlieue ? Comment permettre aux habitants des nouveaux ghettos français d’être et d’avoir, comme je l’avais écris sur Paris est sa banlieue au moment des émeutes, être comme les autres, et avoir comme les autres ? Faut-il encore expliquer que la création d’un Grand-Paris avec des institutions démocratiques et solidaires, serait l’amorce d’une solution pour régler la question des banlieues ? Toujours pour le symbole, qui accepterait de dire que dans les arrondissements populaires de la Ville lumière, le chomage est de 21% et de 40% chez les jeunes, et que pour faire une enquête dans les quartiers populaires de Paris, il faut un fixeur comme à Bagdad ou à Kaboul ? Mais aujourd’hui, les banlieues et la relégation arrangent bien, on verse une larme le 27 octobre, et on reste bien entre soi le reste de l’année.

Alors aujourd’hui, Clichy la gêne devient Clichy notre honte collective, à quand Clichy l’espoir ?

* Chers lecteurs de Paris est sa banlieue, vous commentez les notes de ce blog sur Facebook, vous les commentez sur les Forums, comme ParisSkyscraper, vous répondez à mes commentaires sur le blogs des autres, notamment ceux de certains journalistes (qui au passage ne renvoient pas l’ascenseur par des backlinks😉, vous m’envoyez des commentaires par email, mais surtout pas de façon publique parce que vous êtes un acteur du débat avec des fonctions officielles à Clichy-sous-bois. C’est sympathique et je vous en remercie, mais un blog sans commentaire n’est pas un blog. Il perd de son intérêt et meurt, petit à petit, comme le fait depuis des mois Paris est sa banlieue. Ce ne sont pas des pensées de circonstance parce qu’aujourd’hui c’est la Toussaint. Disons qu’aujourd’hui, j’ai un peu de temps et de calme pour l’écrire ici. Alors si vous voulez m’aider à trouver encore de l’intérêt à publier sur ce blog, dites le par vos commentaires, merci !

Jean-Paul Chapon

A propos parisbanlieue

Qui a peur du Grand Paris ? le journal d’un « desperate banlieusard » continue, malgré la difficulté à se faire entendre. Déceptions et frustrations, paralysie du jeu politicien droite-gauche et refus de construire une métropole unifiée et solidaire au-dessus du périphérique. En regardant le Petit Paris de Bertrand Delanoë, et la région immobile de Jean-Paul Huchon en passant par la préfectoralisation de la région-capitale par le gouvernement Sarkozy, Paris est sa banlieue entame sa saison 3… à suivre ;-) Sinon, quand je ne m'occupe pas de Ville et de banlieue ou de Grand-Paris, je suis chargé de la gouvernance web et du 2.0 dans une grosse boîte...
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